MARSEILLE

SUD SIDE, ACROBATES DE LA MECANIQUE

Dans cette ancienne huilerie de 1 200 m2, un atelier-garage a vu le jour. Je veux dire une cathédrale, la fabrique de Charlie et la chocolaterie, une forge où des hommes en bleu de travail s’affairent, religieusement, chacun à sa place. Il y a le bruit des machines, l’odeur âcre du métal, le parfum chaud du bois, une collection de motos anciennes au beau milieu d’une structure métallique géante, de vieilles stations essence et des bidons d’huile. Bienvenue dans le monde de Sud Side où je ne sais plus où donner de la tête. Au dessus, s’inclinent deux drôles d’avions accrochés dans le vide. L’ordre naît du chaos où la passion vient de la raison des fous. Je suis Alice au pays des merveilles… et c’est à Marseille.

Entretien avec Philippe Moutte, le trait d’union historique

CE SIDE CAR, UN OVNI

 Oh, là, là ! Oh, là, là Je vais être en retard! » Le lapin blanc

Je ne suis pas à l’heure, me fait remarquer Philippe Moutte, qui me reçoit, tout de même dans le réfectoire. L’endroit est calme, à l’écart du brouhaha de l’atelier. J’ai hâte d’entendre l’artiste en combinaison cobalt, rouflaquettes effilées et anneaux à l’oreille droite, me raconter l’histoire de ce lieu insolite, devenu une référence dans le monde du spectacle.

Formé à l’école des Beaux Arts et passionné de motos classiques, surtout les anglaises, Philippe Moutte entreprend en 1987, avec deux acolytes, José Cano et Patrick Ortega, de fabriquer un nouveau modèle de side-car en fibre de verre, monté sur une Yamaha SRX 600. A l’avant-garde, trop beau, trop moderne peut-être, trop fou sûrement, après avoir vendu 18 machines. « C’est la bérézina. Ce monde là, ne nourrissait pas son homme et nous faisions figure d’OVNI, on a beaucoup expérimenté, même dans l’aéronautique.» Ainsi, commence son récit par un rêve brisé.

Abattu mais pas vaincu, le concepteur reprend son ancien métier de chaudronnier pour faire bouillir la marmite. Cette période de grisaille lui donne le temps de voir venir. Deux ans plus tard, un garage de réparation et d’entretien de motos classiques, fabriquées avant les années 80, « vous savez celles qui durent et avec lesquelles on vit avec », voit à nouveau le jour. Sud Side, nait  des cendres du chaudron magique et de l’imaginaire d’un talent de génie qui ne cesse de s’éclairer. Un atelier spectaculaire dédié aux arts de la rue s’inscrit dans son sillage. Le tout fonctionne en association loi 1901 où chaque décision est prise collégialement. En 2003, les statuts sont modifiés pour obtenir le label de spectacle vivant, le Graal, qui a permis de pérenniser, sur 10 salariés, 4 postes permanents.

« Mais je n’ai nulle envie d’aller chez les fous », fit remarquer Alice ».
« Oh ! Vous ne sauriez faire autrement, dit le Chat : Ici, tout le monde est fou. Je suis fou. Vous êtes folle. »
« Comment savez-vous que je suis folle ? » demanda Alice.
« Il faut croire que vous l’êtes, répondit le Chat ; sinon, vous ne seriez pas venue ici. »

MADE IN THE FACTORY

Planète terre ne s’arrête pas, Elle tourne 24 heure/24, Sud Side aussi : «la nuit, on y répète, dans les bureaux, on y réfléchit, à d’autres endroits, on y boit, on se détend, on y dort même. Ce lieu à plusieurs vies. Quelle chance de travailler dans cet environnement», aime à le dire le maître du lieu. L’endroit imprégné de labeur sent encore la sueur d’un travail durement gagné. Pendant près de 10 ans, de 1992 à 2001, les fondateurs ont squatté des abattoirs dans le quartier de Saint Louis, avec des groupes d’artistes comme Généric Vapeur. Ils logeaient en caravane pour préserver leur outil de travail. A cette époque, il n’existait pas d’atelier qui proposait des services pour les spectacles de rue, prêt à répondre à des projets monumentaux.

En 1993, c’est parti…La Compagnie des Arceaux leur commande une structure pyramidale de 20 m de haut, avec une emprise au sol de 30 m2, qui fera 4 fois le tour du monde et 400 représentations. D’autres contrats s’ensuivent avec des équipes de cirque comme Ilotopie et Trans Express. Dans cette mouvance, Sud Side y invente aussi ses propres spectacles. A la source de l’inspiration toujours, la moto et la mécanique : un voyage au cœur d’une bécane ou prochainement Motorgue, un concert dont les instruments de musique sont des moteurs de brêlons.

Cette énergie créatrice, Philippe Moutte la tient des influences outre atlantiques, des années sixties. Le mouvement Pop Art, The Factory à New York d’Andy Warhol et le groupe the Velvet underground, ont nourri l’imagination de cet esthète perfectionniste. Il a fait de Sud Side, un microcosme rock et burlesque où tout le monde est logé à la même enseigne ; un laboratoire qui se veut être le trait d’union entre l’artiste et son spectacle, entre le passé et l’avenir. C’est que de la poésie !

« Si le monde n’a absolument aucun sens, qui nous empêche d’en inventer un ? »

UNE PASSION SANS LIMITE

En mars 2016, Sud Side a fêté ses 30 ans où plus de 2 500 personnes s’étaient réunies le temps d’une nuit. J’y étais. Sud Side in the night, ça donnait un spectacle apocalyptique… le feu pour lumière et chaleur naturelles, des artistes déjantés, de drôles d’engins pétaradant, des organisateurs mi Monsieur Loyal, mi sorcier vaudou ont créé la surprise… du pur délire réglé au millimètre près par des professionnels de haut vol.  «Dans 10 ans -me dit Philippe – je serai à la retraite et j’espère recevoir une invitation pour les 40 ans ».  Déjà un peu nostalgique, mais toujours présent, il exprime son vœu le plus cher : que cet atelier conserve son esprit de partage et de travail collaboratif. « Notre sens de la transmission, nous vient de nos complices plus âgés, qui nous ont appris le métier et cédé leurs machinesIci, tous les outils ont une valeur sentimentale ».

Jamais passion ne nous quitte, laissons la nous sublimer en un courant romantique, La courroie de transmission entre les compères, est bien huilée. Durant les vacances scolaires et tout au long de l’année, les ateliers accueillent, en stage et en formation, des jeunes des centres sociaux et des adultes en reconversion. «Nous aimons transmettre, partager le côté passionnel de nos métiers (constructeur, menuisier, couturier, peintre, décorateur…). En 20 ans, le paysage a changé. Il n’y avait pas l’informatique, aujourd’hui le spectacle intègre le numérique et il a fallu s’adapter».

C’est ainsi, que mon hôte termine sa Sud Side story. Mon temps de parole est déjà fini et j’ai gardé la tête sur les épaules. Avant de se quitter, dans les yeux de l’artiste, il y a des étoiles. Il est déjà en piste. Cet été, il participera à une course sur circuit organisée par Grab the Flag. Ce rendez-vous en Croatie, géré par une femme, fait vivre de réelles sensations sur de vieilles motos comme dans les années 30, quand les limitations de vitesse n’existaient pas encore. Avec Philippe Moutte, c’est toujours no limit…

Car, voyez-vous, il venait de se passer tant de choses bizarres, qu’elle en arrivait à penser que fort peu de choses étaient vraiment impossibles. »

Citations du roman Alice au pays des merveilles de Carroll Lewis

LES ATELIERS SUD SIDE

Cité des Arts de la Rue
225, Avenue des Aygalades
13015 Marseille

Tél 04 91 03 10 64
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